A la biennale de Saint-Etienne, un design africain de situation

Scénographe et designer, docteur en architecture, Franck Houndégla enseigne, depuis 2015, à l’Ecole supérieure des beaux-arts de Bordeaux et intervient également à l’Ecole du patrimoine africain à Porto-Novo (Bénin). Alors que le continent africain est l’invité d’honneur de la 12e édition de la biennale stéphanoise, le Franco-Béninois a imaginé une exposition sur l’Afrique contemporaine et son rapport à un design pluriel et alternatif, présentée à la Cité du design.

D’où vient l’idée de l’exposition « Singulier plurielles » ?

Cette nouvelle exposition est née lors de la précédente biennale, en 2019, au cours d’une discussion avec Olivier Peyricot, directeur du pôle recherche de la Cité du design de Saint-Etienne. Quand le thème « Bifurcations » s’est imposé, cela nous a semblé intéressant de tenter de regarder l’Afrique et son rapport au design sous ce prisme. J’y ai vu une possibilité de mettre en valeur des idées qui existent sur le continent africain et qui sont peu connues, d’abord des pays africains eux-mêmes, car la communication se fait plutôt par réseau linguistique (francophone ou anglophone par exemple), mais surtout peu visibles hors du continent.

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Que dévoile cette exposition de l’Afrique contemporaine ?

« Singulier plurielles » donne à voir ce que j’appelle un design de situation. Je voulais plutôt parler des processus de fabrication déployés dans les villes et campagnes africaines que de parler d’objets produits en tant que tels. On perçoit mieux ainsi l’Afrique, qui vit au cœur de grands enjeux écologiques et politiques. Les démarches présentées engagent d’autres façons de concevoir, de produire et d’habiter, de l’échelle ultralocale à l’échelle continentale, du registre des territoires à celui du corps. On expose notamment le Pass Mousso, un dispositif d’e-santé associant un bijou connecté à une plate-forme de données qui facilite les prises en charges médicales. En Tunisie, le jeune ingénieur Mohamed Dhaouafi développe des prothèses bioniques abordables, imprimées en 3D, qui réparent les usages moteurs des personnes en situation de handicap. Équipées d’un chargeur solaire et sans fil, ces prothèses sont faciles à utiliser grâce à un algorithme fondé sur l’intelligence artificielle.

En quoi ces initiatives que vous présentez sont-elles des bifurcations, selon le thème majeur de cette biennale ?

Elles ont toutes en commun de se projeter hors des voies établies, entre tactique d’adaptation et stratégie de transformation plus globale des territoires. Tournées vers l’amélioration du cadre de vie du plus grand nombre, elles ont recours, pour certaines, aux nouvelles technologies, numériques et téléphoniques. Ces projets donnent à voir des usages hybrides, singuliers et innovants, qui modifient les pratiques agricoles et forestières, les politiques de santé et d’éducation ou les pratiques de mobilité.

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Quelles sont, selon vous, les idées qui illustrent le mieux le thème de l’exposition ?

Je citerais la brique H, alternative au parpaing conventionnel, matériau de construction populaire en Afrique en raison de son coût peu élevé, mais décrié aujourd’hui car il est, entre autres, énergivore. Ce procédé qui intègre du béton et un remplissage en terre a été développé au début des années 2000 par l’architecte urbaniste malien Gaoussou Traoré. La brique H coûte 30 % moins cher à fabriquer que le parpaing : sa maçonnerie ne nécessite ni réalisation de joints, ni arrosage, et les ouvrages bâtis procurent un meilleur confort thermique et acoustique, du fait du pouvoir isolant de la terre.

Utilisé d’abord au Mali, ce concept breveté a aussi permis de construire plusieurs centaines de logements au Burkina Faso et au Cameroun. Il ne s’agit pas d’abandonner le bloc de béton pour la terre crue, mais de transformer de l’intérieur la filière constructive en agissant sur le design des éléments de construction. Dans la même idée de faire face à l’épuisement des ressources, nous évoquons aussi le projet expérimental de la « biobrick » développée en Afrique du Sud. Son principe consiste à « cultiver » des briques biologiques à partir de bactéries et d’urine humaine. Le processus naturel produit un biociment qui permet de coller les particules d’agrégats sous n’importe quelle forme.

Une vitrine de l’exposition « Singulier Plurielles », consacrée à la création africaine, à la Cité du design de Saint-Etienne.

De quelle manière votre scénographie fait-elle écho aux projets alternatifs présentés ?

Nous avons imaginé une exposition de démarches et de processus et non pas uniquement d’objets. Il y a donc beaucoup de photos, de schémas, de maquettes. Les textes ont par ailleurs une place importante, car les initiatives exposées doivent être compréhensibles par tous, même sorties de leur contexte local. L’agencement spatial est orchestré par des voiles suspendues translucides, qui permettent d’embrasser l’ensemble de l’exposition d’un peu partout. Ces rideaux compartimentent, sans séparer, les différentes thématiques.

L’exposition a aussi permis de développer des collaborations entre l’Afrique et l’environnement local de Saint-Etienne…

Oui, en effet. Il s’agit d’abord d’une micro-architecture, le pavillon Fouta Bougou. Implantée en extérieur, cette création originale a été imaginée par l’architecte et designer malien Cheick Diallo. Ce créateur explore des savoir-faire artisanaux et industriels spécifiques au territoire de Saint-Étienne, comme il le fait à Bamako où sa production repose sur une mise en réseau d’artisanats urbains. Cette « case du fouta » est au départ inspirée de l’architecture vernaculaire des Mousgoum (peuple du Cameroun) tout en développant un vocabulaire contemporain. Des élèves de l’École supérieure d’art et design de Saint-Étienne (Esadse) ont participé à l’élaboration de la maquette du pavillon, et trois entreprises de la région stéphanoise sont intervenues dans sa fabrication : Cecoia pour le travail du bois, Chaudronnerie fine de la Loire pour le métal et Sotexpro pour le textile. Ce pavillon qui se dresse telles des tresses nattées en chignon offre aux visiteurs une expérience spatiale.

Au cœur de la Cité du design, le pavillon Fouta Bougou, micro-architecture imaginée par le créateur malien Cheick Diallo, est le fruit d’une collaboration avec des artisans stéphanois.

Présenté à l’intérieur de l’exposition, il y a ensuite un lave-mains collectif, conçu à Dakar en 2020, pendant la pandémie, pour répondre aux enjeux sanitaires. Il s’agit d’une réinterprétation par les étudiants de l’Esadse d’un projet original de l’anthropologue français Yann Philippe Tastevin et de l’artisan designer sénégalais Bassirou Wade. C’est ce genre de processus qui m’intéresse : on s’éloigne des objets sériels produits dans le design industriel pour, à l’inverse, aller vers un objet rendu unique, car étant le reflet du milieu social et culturel auquel il est destiné.

« Singulier Plurielles. Dans les Afriques contemporaines », à voir jusqu’au 31 juillet 2022, à la Cité du design de Saint-Etienne.

Cet article fait partie d’un dossier réalisé dans le cadre d’un partenariat avec la Biennale internationale design Saint-Etienne.

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