A la fashion week de Londres, les créateurs convoquent leurs souvenirs d’enfance

Comment donner de l’élan à une fashion week en demi-teinte ? La question se pose à Londres depuis que les poids lourds s’en éclipsent : cette saison, JW Anderson a décampé à Milan ; Craig Green, Alexander McQueen et Burberry la jouent perso, hors saison. Du 17 au 22 février, la semaine de la mode a répondu en misant sur des propositions cohérentes et surtout incarnées. Dans la capitale britannique, repaire d’une créativité qui envoie valser les conventions, les designers ont avant tout cherché à se raconter eux-mêmes, privilégiant souvent un souvenir d’enfance comme point de départ de leurs collections.

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Après un congé maternité, Molly Goddard revient en pleine forme, donnant rendez-vous dans une salle de gym à deux pas de Hyde Park. Les robes de tulle smockées qui font sa réputation sont toujours là, mais ont perdu de leur volume princier pour des associations plus rafraîchissantes. Elles se portent avec des pulls trop grands comme les enfants en enfilent pour se déguiser, ou mutent en sacs. « J’avais envie d’une silhouette débridée et mélangée, très années 1980 », décennie où la meilleure amie de sa mère qui l’a inspirée courait le marché de Portobello en bricolant des tenues hybrides. En 2022, ces souvenirs ressurgissent sur ses mannequins, en vieux denims à fleurs, leggings et grands manteaux gris, cardigans à carreaux et mailles torsadées, chaussures à plate-forme et tee-shirts naïfs qui exposent un cheval ailé. « Il s’agit d’un imprimé tiré de The Story of Twinky, un livre pour enfants de Betty Larom que j’adore depuis toujours », précise la trentenaire.

Molly Goddard.

Chez Simone Rocha, l’histoire avant d’aller se coucher est celle des Enfants de Lir, « une légende irlandaise où deux garçonnets et deux fillettes finissent transformés en cygnes durant neuf cents ans et meurent lorsqu’ils reprennent forme humaine », raconte-t-elle. Dans le décor solennel du Lincoln’s Inn, un bâtiment du XVe siècle où sont aujourd’hui formés les avocats du barreau anglais, elle a voulu « traduire en vêtements les étapes de cette narration mythique ». Après les prémices de la métamorphose (manteaux et jeux de taffetas pour figurer des ailes), elle pose le décor d’un lac (cristaux argent en écho aux reflets de l’eau ; organza bleu sinueux comme une vague) puis fait monter la tension jusqu’au dénouement sanglant (une robe virginale souillée de vinyle rouge).

Les souvenirs de films de jeunesse demeurant en mémoire pour toujours, les voilà qui s’invitent chez Priya Ahluwalia et Michael Halpern. La première, d’origine indo-nigériane, puise dans ses visionnages d’adolescence des hits de Bollywood et Nollywood pour imaginer un vestiaire bigarré qui emprunte tailleurs et saris et détourne les posters en imprimés.

Priya Ahluwalia.

Sportswear et Nollywood

Le second est davantage branché Hollywood et dégaine sa spécialité : de spectaculaires robes à sequins ou drapées. « J’ai pensé au personnage féminin de Madame Satan, de Cecil B. DeMille, une femme qui veut reconquérir son mari infidèle, et à Katherine DeMille elle-même », explique l’Américain. Son défilé pourtant n’a pas lieu sur tapis rouge, mais au Recreation Centre, un gymnase de Brixton qui offre activités sportives et a abrité une banque alimentaire. Halpern, dont la marque a pris une dimension sociale depuis la pandémie (il avait signé en 2020 une collection autour des « premiers de corvée » du Covid-19), a intégré les équipes à la préparation du show et financé l’électrification du bâtiment. « Ce qui m’intéresse reste une mode glamour et artisanale, mais déplacée dans un contexte différent pour la sortir des salons pour privilégiés », défend-il.

Michael Halpern.

Les nouveaux venus du calendrier, aussi, puisent dans leur enfance. Steven Stokey-Daley, sensation de l’édition de septembre, dont la mode masculine se caractérise par son romantisme et sa mise en scène théâtrale (cette fois, des étreintes chorégraphiées entre les mannequins), se remémore notamment ses années d’internat, au travers de pyjamas fleuris, d’uniformes ou costumes à carreaux.

Steven Stokey-Daley.

Le débutant Maximilian Davis dévoile, lui, du tailleur bien coupé et des pièces comme des évocations de son enfance dans le Shropshire. Des manteaux ceinturés suggèrent le culte de l’équitation ; une robe à l’imprimé couronne d’épines son éducation catholique ; les courtes vestes en vinyle l’allure des motards qu’il croisait sur le chemin de l’école.

Maximilian Davis.
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« Faire de la mode en parlant de soi est plus amusant », estime l’Irlandaise Robyn Lynch. En plus de ses silhouettes masculines bâties à partir de surplus de vestes techniques Columbia et de ses pantalons brodés de perles, elle a envoyé des photos de maillots de foot de son père à Synflux, un laboratoire créatif japonais. « Leur algorithme a recomposé les maillots qui datent de 1995, 2002 ou 2007, dans une forme nouvelle, plus abstraite, que j’ai réimprimée sur du coton. » Une façon de revisiter son passé.

Robyn Lynch.

Daniel W. Fletcher a, lui, réimaginé un vieux tee-shirt Levi’s de son père, Pete, en un débardeur en cuir rouge et blanc. Sa mort récente lui inspire une collection enlevée et émouvante, comme une ode au club de Manchester (dont il était fan) et à son goût du rock. Puisque c’est ensemble qu’ils avaient assisté, en 2002, à un mémorable concert des Rolling Stones, le créateur fait parader, au rythme de Paint It Black, des garçons fiers en tailleurs de soie crème ou à rayures marine très Mick Jagger. Leur visage est voilé d’organza, évoquant une mantille de deuil aussi bien qu’un clin d’œil à la couverture de l’album Goats Head Soup.

Daniel W. Fletcher.

Enfin, c’est à la Tate Britain, devant des sculptures graphiques en bois peint de l’artiste Eva Rothschild, que Roksanda Ilincic convie son monde pour une collection où l’on reconnaît ses pantalons fluides et robes aux teintes chatoyantes. Mais elle y a adjoint cette fois une touche sportswear, à travers des robes monumentales fluo et sacs doudounes épiques, en collaboration avec l’équipementier Fila. « J’ai voulu m’échapper en dehors de mon territoire et appliquer au sport mon vocabulaire inspiré de la couture », dit-elle. Parmi le public se cachait « la plus importante de [ses] VIP » : sa fille, venue assister au show avec toute sa classe de primaire. De quoi, peut-être, fabriquer des souvenirs à la prochaine génération de designers britanniques.

Roksanda Ilincic.
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A la fashion week de Londres, les créateurs convoquent leurs souvenirs d’enfance

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