A Roscoff, le Brexit a eu la peau des johnnies

Par Manon Boquen

Publié aujourd’hui à 02h20, mis à jour à 05h06

Marcel Quéméner a longtemps vendu des oignons de Roscoff outre-Manche. Sa fille, Tiphaine, a pris la suite, avec son frère, en 2020.

Clap de fin. Après quarante-deux années de traversées de la Manche pour vendre des oignons de Roscoff au Pays de Galles, Patrick Mevel, 63 ans, a pris le chemin de la retraite. « C’était un déchirement de dire au revoir à mes clients », avoue, sobrement, l’homme au regard clair, rentré dans la commune finistérienne de 3 500 âmes après sa dernière et ultime tournée, début février. Toutes ces années, le Breton à l’allure sévère a exercé un métier particulier : celui de johnny. Pendant six mois, d’août à février, il proposait ses oignons aux commerçants de Cardiff et des alentours, d’abord à vélo, puis en camion. Des botteleurs – les personnes qui nettoient et tressent les légumes – travaillaient à ses côtés, dans son local gallois.

« C’est un métier difficile mais de liberté, qui m’a ouvert l’esprit », affirme celui qui hésitait à devenir militaire ou professeur de géographie. Une découverte familiale auprès de son grand-père maternel, un temps johnny lui aussi, l’aura mené à cette profession unique dont il est l’avant-­dernier représentant. A l’heure de s’arrêter, il fustige : « Des milliers de personnes ont fait rayonner la France, sa langue, ses produits en Grande-Bretagne. Il y a un déficit de reconnaissance de ce qu’ont accompli les johnnies, ils mériteraient une Légion d’honneur ! »

Béret, baguette, collier d’oignons

Ce métier, fièrement attaché à la commune de Roscoff, disparaît en effet sans trop de bruit. Apparu au XIXe siècle, il a pourtant marqué des générations entières, parties outre-Manche pour vendre leur marchandise en faisant du porte-à-porte. Chez les Britanniques, il a même façonné les représentations culturelles au point que, dans l’imaginaire collectif, le Français moyen arbore un béret, une baguette sous le bras… et un collier d’oignons ! Dans les années 1930, à l’apogée de la profession, on dénombrait 1 500 johnnies, avant une lente déliquescence les décennies suivantes. Ils n’étaient plus que 160 dans les années 1970. Puis le Brexit est venu donner le coup de grâce, complexifiant les démarches et dissuadant définitivement les vocations.

« C’est un métier de survie, qui a pu devenir un métier de passion. » Estelle Boudillet, autrice d’un mémoire sur les johnnies

Remonter aux origines des johnnies, c’est se heurter aux légendes entretenues par les marchands eux-mêmes. Parmi les mythes les plus tenaces, on entend dire que le premier à s’y être essayé serait un certain Henri Ollivier, en 1828. « Je n’ai trouvé aucune trace d’un voyage en Angleterre de sa part, constate pourtant Estelle Boudillet, qui a écrit un mémoire sur l’histoire et la signification du surnom « johnnies ». Mais, dès 1815, cinq passeports avaient été déjà distribués à des marchands d’oignons de Roscoff pour traverser la Manche. » Dans ce Trégor légumier, les perspectives pour ceux qui ne possèdent pas de terres ou en possèdent peu sont limitées. Les récoltes finies, les plus pauvres tentent leur chance dans une Grande-Bretagne qui s’industrialise et importe la majeure partie de ses denrées alimentaires.

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