Antoni Gaudí, derrière les excentricités, un architecte contre-révolutionnaire

Par Sandrine Morel

Publié hier à 06h00, mis à jour hier à 06h00

Les tours de la Sagrada Família.

Visage anguleux, queue de serpent et longs doigts crochus, une figure démoniaque serre entre ses griffes une bombe, constellée de boulons, qu’elle dépose dans la main d’un ouvrier. Lui a le regard levé vers une Vierge à l’Enfant. Réinterprétation moderne du mythe de la tentation d’Eve par le serpent, comme une incitation à commettre un attentat, cette sculpture orne un chapiteau du portail du Rosaire dans la Sagrada Família, dont le chantier a démarré en 1882.

Méconnue des hordes de touristes qui se pressent devant les façades de la Nativité et de la Passion, arpentent la forêt de colonnes de la nef et visitent le musée qui jouxte la crypte, cette surprenante sculpture résume à elle seule le climat politique dans lequel le monument a été imaginé, et les inquiétudes du célèbre architecte catalan Antoni Gaudí.

La bombe que tend le Diable est bien connue de ses contemporains. De type Orsini, c’est la même qu’a lancée, le 7 novembre 1893, l’anarchiste Santiago Salvador Franch dans les gradins bondés du Grand théâtre du Liceu, l’Opéra de Barcelone. Bilan de l’attentat : 22 morts, 35 blessés. Un choc pour la haute société catalane. Dans la salle, le poète catalaniste Joan Maragall, ami de Gaudí, est présent. Il en ressort indemne. Pour l’architecte, pas de doute : si la Sagrada Família doit être un temple expiatoire, les péchés que les Barcelonais auront à expier sont ceux liés à la ­violence de la lutte des classes.

Fervent catholique

On a souvent voulu présenter Antoni Gaudí comme un génie incompris, étranger au bruit du monde, tout entier voué à un culte de la nature. On l’a aussi réduit à l’ermite qu’il était devenu dans les derniers mois de sa vie. Cet ascète végétarien et célibataire ne sortait plus de la crypte de la Sagrada Família, où il s’était installé un lit, que pour se rendre à la messe. Au risque de vider son œuvre de sa composante politique conservatrice, de la transformer en simple décor d’une ville transformée en parc à thème.

Les croix et figures religieuses sont omniprésentes dans les édifices qu’il a construits, tout comme les références bibliques dans ses objets d’art décoratif.

« Non seulement l’œuvre de Gaudí n’est pas étrangère au climat de violence qui règne alors à Barcelone, mais elle se construit contre celui-ci, et en faveur des valeurs portées par la bourgeoisie et l’Eglise », explique Juan José Lahuerta, directeur de la chaire Gaudí de l’Ecole technique supérieure d’architecture de Barcelone. Mèches grises et lunettes rondes, cet homme fluet parle avec passion en déambulant dans les allées de l’exposition consacrée à l’architecte, qui s’est tenue jusqu’au 6 mars au Musée national d’art de Catalogne (MNAC), à Barcelone, et dont il était le commissaire général.

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