Le journal de deux sœurs séparées par la guerre en Ukraine : « On a envie de rentrer dans un ­profond sommeil et de se ­réveiller quand l’Ukraine aura gagné la guerre »

Par Elisa Mignot

Publié aujourd’hui à 19h21, mis à jour à 19h33

Mardi 22 mars

Olga : Ce matin encore, j’ai beaucoup discuté avec ma grand-mère. Parfois, quand je ne vais vraiment pas bien, elle me console alors que c’est elle qui est en pleine guerre ! Elle est incroyable. Elle me dit des choses importantes sur moi, ma famille, d’où je viens. Je crois que j’en ai besoin pour le futur. Ce soir, des idées noires rôdent dans ma tête, je commence à prier. Moi qui n’ai jamais été pratiquante, je prie maintenant tous les jours.

Sasha : Les journées devien­nent tellement monotones. Je me réveille tard, je fais des choses à la maison, je regarde les nouvelles. Je me couche très tard, quand il n’y a plus de sirènes. La sensation de la guerre durable me bouleverse. La haine contre la Russie grandit de façon mathématique. Comment va-t-on se libérer de toute cette haine ? Est-ce qu’après la guerre, on va devoir tous aller chez le psy pendant des années ? Il faudra travailler longtemps sur nos consciences. J’ai commencé deux romans, mais je n’arrive pas vraiment à me concentrer. En revanche, je lis un livre sur l’histoire de l’Ukraine, ça me fait du bien.

Mercredi 23 mars

Olga : J’écris dans le métro pendant mon trajet vers la boutique. Pour la énième fois, je repense à ce plan : rejoindre ma famille pour emmener ma grand-mère et ma tante dans le sud, chez la sœur de ma grand-mère. C’est calme là-bas – enfin, pour l’instant – et ça n’est pas loin de la frontière européenne. Puis je reviendrais à Kyiv [Kiev, M respecte le choix orthographique d’Olga et de Sasha] pour être aux côtés des miens. C’est complètement absurde mais j’ai l’impression que je contrôlerais beaucoup mieux la situation, que je pourrais faire plus de choses qu’eux, comme si j’avais plus de pouvoir que mes proches là-bas… Et en même temps, je me dis que ce serait égoïste de partir car en restant en France, je leur offre une issue de secours et du soutien. Je le sais. Malgré tout, si je n’avais personne, si je n’avais pas mon compagnon, Yanis, en France, je serais déjà partie. J’imagine que si je parle de ce projet à ma famille, ils me diront non, c’est clair. Mais je commence à réfléchir à une date pour des ­billets d’avion vers la Pologne.

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Sasha : On a eu le couvre-feu toute la journée. Alors j’ai fait le ménage et après, rien. Ah si ! Quelques pas dans la cour. Sans activité physique, la fatigue nous prend plus vite. On se réveille déjà fatigué, c’est insupportable. En fait, on a envie de rentrer dans un profond sommeil et de se réveiller quand l’Ukraine aura gagné la guerre. Mon iPhone me suggère des photos du 23 mars 2021. Avec Y., il y a un an jour pour jour, on était à la « mer » de Kyiv. C’est comme ça qu’on appelle le réservoir de Vyshgorod, un genre de lac artificiel dans la région de Kyiv. Là-bas, il y a des combats désormais. Ce matin-là, je me rappelle que j’avais pris mon cours d’italien avec mon amie A., qui est maintenant réfugiée en Italie avec sa fille. J’habitais dans le centre-ville, je faisais du sport, je travaillais… Là, je suis en ligne des comptes Instagram de psys, de nutritionnistes, de coachs sportifs… Ils nous donnent des conseils pour préserver notre santé mentale et physique en situation de guerre.

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