Les fantômes de la prison des Baumettes

Par Gilles Rof

Publié aujourd’hui à 06h00, mis à jour à 06h00

Des posters déchirés sur les murs des cellules, des verres encore maculés de café dans la salle des gardiens. Des appareils de musculation qui prennent la poussière et des étagères tristement vides, orphelines des livres qu’elles présentaient. En pénétrant, fin 2019, dans les bâtiments historiques de la prison des Baumettes, à Marseille, près d’un an et demi après l’abandon définitif du site par l’administration pénitentiaire, Marco Barbon ne s’attendait pas à être aussi directement confronté aux traces de ceux qui avaient vécu derrière ces hauts murs et à cette intimité laissée sur place.

« C’était comme si les lieux avaient été vidés très rapidement, à la suite d’une catastrophe naturelle ou d’un exil forcé… s’étonne encore le photographe. Et qu’ils restaient hantés par leurs occupants, détenus comme surveillants. » A, B, C, D. La fin des quatre bâtiments principaux du centre pénitentiaire marseillais, dont certains dataient des années 1930 et de la construction de la prison, sur les plans de l’architecte Gaston Castel, était pourtant annoncée depuis longtemps. Et le transfert de la majorité des 1 700 détenus vers les Baumettes 2, cet ensemble carcéral construit sur un terrain contigu, toujours au pied des collines du parc national des Calanques, avait débuté bien avant ce 28 juin 2018, date officielle de la fermeture du site.

La mythologie des Baumettes

Quand Marco Barbon y commence son travail, le lieu d’enfermement n’en est plus vraiment un. Même la nature y a repris du terrain, lançant ses herbes folles à la conquête des cours de promenade et des terrains de sport. Les portes et les fenêtres sont ouvertes à tout vent. Les rafales s’y engouffrent bruyamment. Seul élément, se rappelle Marco Barbon, qui brise le « silence spectral » des lieux.

La lumière, si spécifique à Marseille, baigne les cellules et réchauffe un peu les murs décrépits. L’ambiance est intemporelle et ferait presque oublier l’état effroyable d’une prison d’un autre âge. Des « conditions de détention indignes », dénoncées dès 2012 par le contrôleur général des lieux de privation de liberté, dont le rapport, choquant, avait ­précipité le plan de reconstruction totale de la maison d’arrêt.

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Né à Rome et installé en France depuis 2001, intervenant à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess), Marco Barbon, 49 ans, dit avoir visité les Baumettes comme un « archéologue du passé proche », ressuscitant « la présence têtue et dérangeante » de ceux qui ne sont plus là. Le lieu, en près d’un siècle, a généré sa mythologie, inspirant le cinéma, le roman noir, les rappeurs ou l’imaginaire collectif. Des détenus célèbres y sont passés : barons de la « French connection », caïds de la drogue, hommes d’affaires aux méthodes douteuses… Des exécutions capitales s’y sont déroulées, comme celle d’Hamida Djandoubi, dernier condamné à mort à avoir été guillotiné en France, le 10 septembre 1977.

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Les fantômes de la prison des Baumettes

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