Défense, indépendance, commandement : les erreurs des candidats à la présidentielle sur la France dans l’OTAN

Huit des douze candidats à la présidentielle plaident pour un désengagement du pays de l’alliance atlantique. Les candidats de gauche radicale (Poutou, Arthaud, Roussel et Mélenchon) sont les plus critiques vis-à-vis de l’organisation du traité de l’Atlantique nord et en promeuvent la sortie complète, tout comme Jean Lassalle. Les candidats d’extrême droite (Le Pen, Zemmour et Dupont-Aignan) souhaitent quant à eux quitter le commandement militaire intégré de l’organisation.

Les projets politiques que traduisent ces positions ne sont évidemment pas tous les mêmes. Les candidats d’extrême droite sont traditionnellement hostiles aux organisations supranationales et ont affiché de longue date un soutien continu au régime nationaliste de Vladimir Poutine, tandis que les candidats de gauche radicale sont plus généralement en faveur d’un ordre altermondialiste. Tous ont en commun, en revanche, de voir l’OTAN comme une organisation dominée par les seuls Etats-Unis, qui s’en serviraient comme un outil au service de leurs intérêts. Dans cette logique, la sortie de l’OTAN ou de son commandement intégré est perçue comme la seule issue pour rendre la France réellement indépendante. Mais cette analyse se fonde sur des exagérations de l’influence américaine et sur une mauvaise compréhension du fonctionnement réel de l’OTAN.

Lire aussi : Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Fabien Roussel repoussent leur ambition de sortir la France de l’OTAN à la fin de la guerre en Ukraine

Les erreurs sur la clause de défense collective

Nous sortirons du commandement intégré de l’OTAN, afin de ne plus être entraînés dans des conflits qui ne sont pas les nôtres.

Marine Le Pen, meeting de Reims, 5 février 2022

[A propos de l’emploi du mot « annexion »] Bien-sûr, ce sont des mots qui sont forts, la preuve, c’est que vous ferez la guerre, jeune homme, si jamais les Etats-Unis d’Amérique ont décidé de se taper avec les Russes.

Jean-Luc Mélenchon, Hugo Décrypte, 13 mars 2022

Pourquoi c’est trompeur

L’obligation de soutenir tout autre membre de l’alliance est une des principales critiques de certains candidats à l’élection présidentielle, qui y voient le risque d’être entraîné dans les conflits des autres. Cette conclusion est pourtant hautement contestable tant elle se fonde sur une lecture pour le moins légère du texte fondateur de l’OTAN.

Signé le 4 avril 1949 dans la capitale fédérale étasunienne par douze pays (Etats-Unis, Canada et dix pays d’Europe occidentale), le traité de Washington établit une coopération et une solidarité militaire étroites entre ses membres. L’article cinq, le plus important, indique qu’une attaque armée contre le territoire européen ou américain de l’un de ses membres est considérée comme une attaque contre tous les membres de l’alliance. En conséquence, en cas d’attaque, chaque membre « assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt (…) telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée ». C’est cet article, dit de « défense collective », qui est à la fois au cœur de l’alliance et de ses critiques. En réalité, ce principe de solidarité ne contraint pas la France à devenir une cobelligérante des conflits armés menés ou subis par les autres membres de l’OTAN, car il n’oblige pas ses membres à une réponse militaire, mais à une assistance.

Chaque pays conserve la souveraineté de choisir de quelle manière il envisage d’aider les parties attaquées

Le langage utilisé est suffisamment vague pour que chaque pays conserve la souveraineté de choisir de quelle manière il envisage d’aider la ou les parties attaquées. Il n’existe, de même, aucun caractère automatique à l’application de cet article cinq, ni même à son « activation » par la partie attaquée, laquelle doit réunir l’alliance dans le conseil de l’Atlantique Nord et solliciter l’aide de ses alliés. « Un pays attaqué n’est pas obligé de faire appel à l’OTAN. Il n’y a pas d’automatisme. Lorsque l’article cinq est activé, les pays membres se réunissent au sein du conseil de l’Atlantique Nord et décident par consensus de la réponse, qui peut être un soutien logistique, du partage de renseignements ou de livraisons d’armes conventionnelles. Il n’y a pas forcément de réponse armée », explique Amélie Zima, chercheuse au Centre Thucydide (université Panthéon-Assas) et à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), jointe par Le Monde.

Cet article cinq n’a été utilisé qu’une seule fois dans l’histoire de l’organisation, par les Etats-Unis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, et n’a entraîné… aucune réponse officielle de l’OTAN et de ses membres, car les Américains n’ont pas souhaité impliquer l’alliance dans leur réponse militaire.

Ainsi, l’opération militaire américaine commencée en octobre 2001 et destinée à neutraliser le régime taliban accusé d’avoir soutenu et hébergé Oussama Ben Laden et Al-Qaida n’a impliqué que des forces américaines et britanniques dans le cadre d’un partenariat bilatéral entre les deux pays. Plus tard, en décembre 2001, lorsque la coalition internationale, la FIAS (force d’intervention d’assistance et de sécurité), s’est engagée dans le maintien de l’ordre en Afghanistan, la résolution de l’ONU a placé cette force sous l’égide de l’OTAN, mais l’organisation restera dans les faits peu impliquée, jusqu’en 2003 où on lui confiera son commandement effectif.

La décision de la France de participer au maintien de l’ordre en Afghanistan n’a pas été contrainte ou guidée par son appartenance à l’OTAN mais par ses alliances historiques et la décision politique d’y participer.

De même que l’appartenance française à l’OTAN n’a pas forcé Jacques Chirac à participer à la coalition menée par le gouvernement de George W. Bush en Irak. L’intervention militaire en Libye au printemps 2011 est une autre illustration du primat du politique : la France y a participé en raison du volontarisme de Nicolas Sarkozy, mais de nombreux pays de l’OTAN se sont abstenus de le faire, dont l’Allemagne, qui est pourtant un membre central. Sa tradition politique de non-intervention n’a pourtant pas posé de problème à l’OTAN et n’a pas affaibli sa position au sein de l’alliance.

Les exagérations sur le commandement intégré

Ce qu’ils ont dit :

La participation de la France au commandement militaire intégré de cette organisation est incompatible avec son statut de puissance souveraine, son indépendance diplomatique et militaire et la libre définition de l’usage de sa force de frappe nucléaire.

Marine Le Pen, programme de défense, p. 10

Sortir du commandement militaire intégré de l’OTAN pour retrouver une voix indépendante tout en demeurant dans l’alliance atlantique.

Eric Zemmour, programme international, p. 2

Pourquoi c’est faux

La sortie de ce commandement, proposée par Marine Le Pen, Eric Zemmour ou Nicolas Dupont-Aignan en référence à la décision de Charles de Gaulle d’en sortir en 1966 illustre à quel point ces candidats exagèrent son influence ou lui prêtent une symbolique dépassant ses fonctions réelles.

Concrètement, ce commandement intégré – que la France a réintégré en 2007 – est un état-major installé à Mons, en Belgique. Il réunit des officiers supérieurs qui travaillent à déterminer les normes d’interopérabilité des armées et les stratégies de l’alliance. Mais un retrait de ce commandement ne changerait pas grand-chose. « On enlèverait des officiers de Shape [le quartier général de l’Alliance], à Mons en Belgique, on se retirerait d’un certain nombre de groupes de travail de l’OTAN, et concrètement… c’est tout. (…) Il n’y a pas de lien entre la participation au commandement intégré et le choix politique d’une nation de s’engager dans un conflit ou non », résumait mi-mars Olivier Schmitt, directeur de recherche à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), interrogé dans le podcast de l’IRSEM, Le Collimateur.

L’absence de la France du commandement intégré de l’OTAN ne l’a pas empêchée de participer à l’intervention militaire au Kosovo en 1999. Elle ne l’a pas non plus empêchée de retirer ses effectifs d’Afghanistan en 2012, bien avant le reste de la coalition. Ni d’ailleurs de refuser en 2016 de participer, malgré son statut de grande puissance militaire, à l’envoi de troupes sur le flanc oriental de l’OTAN après l’annexion russe de la Crimée ukrainienne et son soutien aux séparatistes du Donbass en 2014.

Ces candidats se revendiquent de l’héritage de De Gaulle qui, en retirant la France du commandement intégré en 1966, se serait tenu « à égale distance » des Russes et des Américains, rejetant le jeu des « blocs » afin d’asseoir la France comme un pays indépendant et « non aligné ». Une analyse erronée, qui fait fi du contexte politique de l’époque. De Gaulle avait alors proposé de former un « triumvirat » informel avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni afin de prendre les grandes décisions, et avait réclamé le commandement du sud de l’OTAN à Naples. Deux requêtes auxquelles les Etats-Unis se sont opposés à l’époque, et qui ont motivé en partie la décision du président français (voir l’analyse de l’historien Maurice Vaïsse pour approfondir).

Les fantasmes sur l’hégémonie américaine dans l’OTAN

Ce qu’ils ont dit :

Ni soumission aux Etats-Unis, ni asservissement à la Russie, la France doit redevenir une puissance indépendante.

Eric Zemmour, programme international, p. 2

La trahison anglo-saxonne à propos du contrat des sous-marins illustre le danger pour la France d’être encapsulée dans un organisme inféodé aux intérêts américains.

Nicolas Dupont-Aignan, programme de défense, p. 11

Une fois que vous êtes là-dedans, vous ne décidez plus de rien.

Jean-Luc Mélenchon, Hugo Décrypte, 13 mars 2022

Pourquoi c’est faux

Il existe un point commun à toutes ces critiques de l’OTAN : la critique de l’hégémonie américaine, nourrie notamment par l’intervention américaine illégale en Irak en 2003, fondée sur des mensonges d’Etat qui a durablement entaché la crédibilité et l’image du « gendarme » américain.

Mais si les Etats-Unis sont bien le pays le plus puissant militairement de l’OTAN, cela n’en fait pas pour autant une alliance où ils auraient tous les pouvoirs. « Il existe un équilibre des forces dans la structure otanienne », souligne Amélie Zima. Les grands postes de décision de l’alliance sont répartis entre les grandes puissances :

  • le secrétaire général de l’OTAN est toujours un Européen ;
  • le SACEUR, commandant suprême des alliés en Europe, est par tradition un Américain ;
  • le DSACEUR, adjoint au commandant suprême en Europe, est toujours un Européen (traditionnellement un Britannique ou un Allemand) ;
  • le président du comité militaire est un poste ouvert mais depuis longtemps donné à un Européen ;

Surtout, les décisions du conseil de l’Atlantique Nord sont collégiales. « Il n’y a pas de vote au sein du conseil de l’Atlantique Nord, les décisions sont prises lorsqu’un consensus se dégage, ça permet d’afficher une unité de l’alliance de l’extérieur », estime Amélie Zima. « Il existe néanmoins des groupes informels au sein de l’OTAN, comme le QUAD [Etats-Unis, France, Allemagne, Royaume-Uni], ou le Bucarest Nine [groupe de pays d’Europe centrale]. Chaque Etat participe aussi selon ses capacités et ses spécificités. »

Par le poids économique et militaire de ses membres, le QUAD a évidemment une grande influence dans le processus de décision, ce qui donne à la France une position privilégiée dans l’alliance. Position qu’elle n’a pas voulu partager, puisque lorsque Barack Obama a souhaité ouvrir ce groupe informel à d’autres pays, la France s’y est opposée. La fabrication du consensus au conseil de l’Atlantique Nord ne suffit néanmoins pas à garantir la domination de ces quatre pays, puisqu’il peut arriver qu’ils soient mis en minorité. C’est ce qu’il s’est passé au sommet de Bucarest en 2008, lorsque la France et l’Allemagne ont opposé leur véto à la proposition américaine d’inviter à court terme l’Ukraine et la Géorgie dans l’alliance (l’adhésion de nouveaux pays nécessitant l’unanimité des membres).

Une sortie de la France de l’OTAN endommagerait durablement la crédibilité française sur la scène internationale. D’autant que celle-ci dispose d’une position privilégiée, négociée par Nicolas Sarkozy en 2009 lors du retour du pays dans le commandement intégré. Ce retour ne s’est pas fait sans conditions, puisque le pays a gagné « une liberté d’appréciation totale sur la participation aux missions de l’OTAN et ne participe pas au groupe des plans nucléaires », indique Amélie Zima, une position dont elle est la seule à jouir. Elle a de plus obtenu le « commandement allié transformation », un des deux grands commandements de l’OTAN situé dans le grand port militaire de Norfolk, aux Etats-Unis.

« Ce n’est pas le fait d’être dans l’OTAN qui l’empêche d’être une médiatrice », analyse Amélie Zima. « Cela révèle une profonde méconnaissance de l’organisation. Ça n’est pas une alliance coercitive. »

Interrogé par Le Collimateur mi-mars sur la perception qu’ont les élites russes de l’OTAN, Olivier Schmitt parlait d’une « forme d’incompréhension ».

Elles sont sincèrement persuadées que l’OTAN fonctionne comme le pacte de Varsovie, c’est-à-dire qu’il y a une puissance, en l’occurrence les Etats-Unis, qui déciderait de ce qui se passe et qui l’imposerait aux autres. Et ils ont donc tendance à projeter ce fonctionnement du pacte de Varsovie sur l’OTAN sans forcément comprendre que les Etats membres qui souhaitent la rejoindre le font parce qu’il s’agit d’une alliance qui facilite le compromis, c’est-à-dire que les Etats-Unis sont la puissance dominante, mais les alliés ont une voix au chapitre.

Le constat vaut aussi assurément pour une partie de l’échiquier politique français.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Guerre en Ukraine : l’OTAN, épine dans le pied de Le Pen et Zemmour

We wish to give thanks to the writer of this write-up for this outstanding material

Défense, indépendance, commandement : les erreurs des candidats à la présidentielle sur la France dans l’OTAN

Fuzzy Skunk