Ghassan Salamé : « Cela fait vingt ans que le monde souffre de la dérégulation de la force »

Ghassan Salamé est diplomate et universitaire libanais. Il a occupé plusieurs postes de responsabilités aux Nations unies, dont celui de chef de la mission pour la Libye, de 2017 à 2020. Directeur de l’Ecole d’affaires internationales de Sciences Po Paris entre 2010 et 2015, il a été ministre de la culture du gouvernement libanais de Rafic Hariri (2000-2003). Il est notamment l’auteur d’Appels d’empire. Ingérences et résistances à l’âge de la mondialisation (Fayard, 1996) et de Quand l’Amérique refait le monde (Fayard, 2005).

Faut-il craindre un retour à la guerre froide entre l’Occident et la Russie ?

Certains analystes, y compris chez mes collègues universitaires, évoquent un retour de la guerre froide. On a beaucoup enseigné, dans les années 1970 et 1980, la fameuse thèse néoréaliste des relations internationales élaborée par le politiste américain Kenneth Waltz [1924-2013]. Selon celle-ci, une grande puissance dont le statut se dégrade ne se laisse pas faire sans réagir militairement. Or, la guerre froide s’est terminée en 1989, sans que la Russie de Mikhaïl Gorbatchev, et encore moins de Boris Eltsine, ne réagisse militairement – d’abord à sa contraction territoriale, et ensuite à sa dégradation dans le système international. Tout le monde en a conclu : « La thèse était fausse, on s’est trompé. » Une grande puissance pourrait donc voir son statut se dégrader sans réagir militairement. Quand la Russie a envahi l’Ukraine, le 24 février, les mêmes ont revisité leur position : « Non, après tout, la théorie était bonne, mais elle a mis trente ans à se réaliser. » Nous serions ainsi revenus à la guerre froide.

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Et cela n’est pas le cas ?

Non. D’abord, parce que la guerre froide opposait deux Etats en particulier, entourés de deux blocs, qui faisaient tous deux du prosélytisme dans le reste du monde, théâtre d’une lutte idéologique. Or, il n’y a rien de cela aujourd’hui. Il n’y a pas deux religions – un monde libre et un monde socialiste – qui s’affrontent partout sur la planète.

Mais le plus important, c’est que le principe de bipolarité était implicite dans la guerre froide. Le monde s’alignait, ou se clivait, en fonction de cette division. Or, nous ne sommes plus dans un système de clivage idéologique en deux parties. On le voit bien avec la guerre en Ukraine. Les Etats ne se sont pas alignés directement autour d’une question centrale comme ils l’auraient fait pendant la guerre froide. Regardez l’attitude des pays d’Europe de l’Est et d’Amérique latine. Regardez les positions de l’Inde, d’Israël, du Maroc, de l’Afrique du Sud… Ces Etats observent la guerre en Ukraine et s’expriment selon le prisme de leurs intérêts nationaux – frontières, économie, tensions régionales – qu’ils estiment plus ou moins bien pris en compte par l’Occident.

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