Le Sri Lanka, une île à la dérive

Par Sophie Landrin

Publié hier à 17h30, mis à jour hier à 17h30

Une tempête parfaite. Un naufrage, total et prévisible. Le Sri Lanka, la « perle de l’océan Indien » aux atouts considérables, est un pays en faillite, contraint à la mendicité pour survivre. Et au bord de l’insurrection.

Après des mois de privations, la colère des Sri-Lankais a éclaté, le 15 mars. La foule a tenté d’envahir la résidence présidentielle, exigeant le départ du chef de l’Etat, Gotabaya Rajapaska, et de son frère, Mahinda Rajapaska, premier ministre. Chaque jour, les manifestants défient les autorités aux cris de « Va-t’en Gota ! » Mais le couple exécutif s’accroche au pouvoir. Il a décrété l’état d’urgence le 1er avril, provoqué la démission de l’ensemble du cabinet deux jours plus tard, et invité l’opposition à former un gouvernement d’union. La manœuvre a échoué. Les frères Rajapaksa ont perdu la majorité au Parlement, après une série de défections. Le navire prend l’eau de toutes parts.

Le pays de 21,9 millions d’habitants est en proie à une crise économique et financière d’amplitude inédite depuis son indépendance, en 1948. Il est surendetté et ses réserves de change sont au plus bas. Fin janvier, il ne lui restait que 2,07 milliards de dollars, à peine de quoi financer un mois d’importations. L’Etat n’a même plus assez de billets verts pour acheter le carburant nécessaire au fonctionnement de ses centrales thermiques.

Manque de gaz, de médicaments, de riz

Très dépendante de l’extérieur, l’île manque de tout : d’essence, de gaz, de médicaments et de produits aussi essentiels que le riz, le lait en poudre ou les lentilles. Les magasins ont dû instaurer un système de rationnement pour éviter que les habitants ne stockent des denrées. Les écoles ont reporté les examens trimestriels, par manque de papier. Les hôpitaux, à court de produits anesthésiques, ont suspendu les opérations chirurgicales non urgentes. La liste des privations s’allonge chaque jour.

Les Sri-Lankais n’en peuvent plus. Depuis le début du mois de février, leur quotidien est rythmé par les coupures d’électricité, les pénuries et les hausses brutales des prix. Le 30 mars, la compagnie nationale d’électricité a interrompu le courant durant dix heures, un record battu dès le lendemain avec un arrêt de treize heures. Les guichets bancaires automatiques ne fonctionnent plus pendant une grande partie de la journée en raison des pannes de courant.

Un restaurant de rue qui subit des coupures de courant régulières, à Soysapura (Sri Lanka), le 2 mars 2022.
Dans le rues de Soysapura, au sud de Colombo, la capitale du Sri Lanka, le 2 mars 2022.
Udayantha et sa femme Shriyani dans la cuisine de leur restaurant éclairée à la bougie, le 2 mars 2022, à Soysapura (Sri Lanka).

A la nuit tombée, dans la banlieue de Colombo, il ne reste guère que les phares des voitures et ceux des tuk-tuks pour éclairer des rues aux allures de coupe-gorge. Installés au bord d’une route à Soysapura, à la sortie sud de la capitale, Udayantha et son épouse, Shriyana, qui ne souhaitent pas donner leur nom de famille par crainte de représailles de la police, avaient l’habitude de servir des repas à emporter. Les clients ont déserté et la cuisine est une étuve. Sans courant, sans lumière ni ventilateur, Udayantha doit faire mijoter ses currys à la lueur des bougies : « Je travaille ici depuis vingt ans et c’est la première fois que je rencontre de telles difficultés. » A quelques mètres de là, Angelina, qui possède également un petit comptoir de rue, n’est pas mieux lotie. Impossible de garder au frais le poisson, base de ses plats. Elle a deux enfants à nourrir : « Je n’ai plus beaucoup de clients. C’est vraiment moche de faire ça aux pauvres. Les riches, eux, ne sont pas touchés. »

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