Mèmes, vidéos TikTok, produits dérivés : vers une « Marvelisation » de la guerre

En 1991, dans une série de textes publiés par Libération et regroupés par la suite dans le recueil La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu (éditions Galilée), le sociologue Jean Baudrillard annonçait le décès clinique de l’affrontement militaire sous sa forme traditionnelle. Nous « sommes assignés au simulacre de la guerre », écrivait-il, ajoutant : « Le drame réel, la guerre réelle, nous n’en avons plus ni le goût ni le besoin. Ce qu’il nous faut, c’est la saveur aphrodisiaque de la multiplication du faux, de l’hallucination de la violence. »

La télévision, CNN en tête, flattait alors ce prétendu désir hallucinatoire, contribuant à l’idée que la guerre n’était plus un artisanat barbare, mais une opération « chirurgicale » de haute technologie. Images vertes, frappes à visée laser, naturalisation météorologique du conflit (la fameuse opération « Tempête du désert ») : tout concourait alors, et de manière totalement abusive, à présenter cet événement pas moins sale que les autres comme quelque chose de « propre ».

Trente ans plus tard, il semble que le pouvoir poutinien soit devenu baudrillardien à son tour. Pour la propagande russe, la guerre d’Ukraine n’a pas lieu. D’un point de vue sémantique tout d’abord, puisqu’elle est présentée comme une opération de « libération ». D’un point de vue factuel ensuite, toutes les atrocités commises se voyant ravalées au rang d’hallucinations produites par l’Occident ; une simple mise en scène. Boutcha, lieu d’un horrible massacre de civils ukrainiens ? Un « plateau de tournage », avancent les autorités russes, jamais avares d’un écœurement.

Tentatives de dédramatisation

Mais ce qui change aujourd’hui par rapport au premier conflit du Golfe, c’est que la fable n’est plus centralisée. Nous sommes entrés de plain-pied dans ce que le quotidien The Daily Telegraph a qualifié de « première guerre de l’ère TikTok », avec des vidéos de combats montées comme des clips et souvent assorties de musique pop. Une guerre qui, sur un plan médiatique, est devenue participative, impliquant aussi bien les structures de propagande étatiques que les anonymes. Ridiculisé par un mème qui le montre avec le crâne surmonté d’une cope cage (ces protections métalliques bricolées sur les chars russes avec l’espoir de limiter les dégâts du missile Javelin), le maître du Kremlin paraît soudain moins menaçant, moins inaccessible. Presque à portée de tir.

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« Quand la guerre s’est concrétisée, les détournements pop se sont mis à côtoyer les images d’atrocités brutes sur les réseaux sociaux, avec une absence de hiérarchisation problématique » – Nicolas Nova, socioanthropologue

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