Trente-quatre ans après l’assassinat de Thomas Sankara, la fin d’un procès historique au Burkina Faso

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Mariam Sankara, veuve de Thomas Sankara, à Ouagadougou, le 6 avril 2022.

Après l’annonce du verdict, des cris de joie et une salve d’applaudissements ont résonné dans la salle des banquets de Ouaga 2000, dans la capitale burkinabée. « La patrie ou la mort, nous vaincrons ! », ont même scandé certains, dans le public, le poing levé, en référence à la devise du « Che Guevara africain ».

Mercredi 6 avril, trente-quatre ans après l’assassinat de Thomas Sankara, l’ancien président burkinabé tué avec douze de ses compagnons lors d’un coup d’Etat en 1987, le tribunal militaire de Ouagadougou a condamné, par contumace, Blaise Compaoré, son successeur et ancien ami, à la prison à perpétuité pour « complicité d’assassinats » et « atteinte à la sûreté de l’Etat ». L’ex-chef de l’Etat, exilé en Côte d’Ivoire depuis sa chute en 2014, après vingt-sept ans au pouvoir, a été reconnu coupable d’avoir commandité le meurtre du capitaine, alors âgé de 37 ans. Le général Gilbert Diendéré, un des chefs de l’armée lors du putsch de 1987, et Hyacinthe Kafando, qui dirigeait le commando ayant tué Sankara, en fuite, ont également été condamnés à l’emprisonnement à vie. Huit autres accusés ont reçu des peines allant de trois à vingt ans de prison. Trois ont été acquittés.

MM. Kafando et Compaoré étaient les grands absents de ce procès, qui aura duré six mois et a été suspendu à plusieurs reprises. Les avocats de M. Compaoré, absents eux aussi, avaient dénoncé dès son ouverture « un procès politique » devant « une juridiction d’exception », invoquant « l’immunité » dont bénéficierait l’ex-chef de l’Etat. Les condamnés ont quinze jours pour faire appel.

« Nous allons enfin pouvoir faire le deuil »

Dans la salle du tribunal, remplie en ce jour qualifié d’historique au Burkina Faso, la famille et les proches de Sankara ont laissé éclater leur soulagement. « Je suis très émue, c’est à la hauteur de ce que l’on espérait, nous allons enfin pouvoir faire le deuil, même si j’aurais voulu que tous les accusés soient présents et demandent pardon », a confié Mariam Sankara, la veuve de l’ancien président.

Il aura fallu attendre la chute de Blaise Compaoré, à la suite d’une insurrection populaire en 2014, pour que l’enquête sur la mort de l’icône panafricaine, lancée en 1997 après la plainte de Mariam Sankara, qui avait alors dû fuir son pays, relance l’affaire. « Jusqu’au jour du verdict, on a eu des appréhensions, c’est une délivrance », se réjouit Prosper Farama, l’avocat de la famille. Dans ce dossier de plus de 20 000 pages, une centaine de personnes ont été auditionnées, et une reconstitution des faits sur le lieu du crime a été organisée. Des experts avaient même procédé à des analyses ADN sur la dépouille de Thomas Sankara et ses camarades, sans parvenir à confirmer leur identité, à cause de la mauvaise conservation des corps.

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Pour les avocats de la partie civile, le procès a néanmoins permis de confirmer « le rôle des grands acteurs » de ce « jeudi noir », le 15 octobre 1987. « Le général Diendéré n’a peut-être pas appuyé sur la gachette, mais il a été le superviseur direct de toute l’opération », résume Me Farama. Lors du procès, Yamba Elysée Ilboudo, l’ancien chauffeur de Blaise Compaoré, avait d’abord nié, puis avoué, avoir vu Gilbert Diendéré « discuter avec ses hommes », juste avant la tuerie au Conseil de l’entente, l’ancien siège de la révolution. A la barre, l’accusé avait reconnu avoir conduit, sur « ordre de Hyacinthe Kafando », l’un des deux véhicules transportant les hommes du commando et des « armes lourdes » dans le coffre, depuis le « domicile de Blaise Compaoré ». Après les premiers tirs, il a vu Thomas Sankara « sortir de la salle de réunion, les mains en l’air, demander ce qu’il se passe. (…) Et ils ont tiré sur lui. Il est tombé sur les genoux avant de basculer sur le côté gauche », a raconté l’ancien chauffeur. Gilbert Diendéré, l’ancien bras droit de Compaoré, était en charge de la sécurité du Conseil de l’entente, mais a toujours nié son implication, affirmant être arrivé sur les lieux après la tuerie.

« Quel a été le rôle de la France ? »

Lors du procès, qui portait uniquement sur le volet national du dossier, plusieurs témoins ont évoqué la piste de complicités étrangères. Entendu en visioconférence depuis la France, Moussa Diallo, l’ancien aide de camp de Sankara, a assuré que le coup du 15 octobre 1987 a été « prémédité » et que, selon des informations « des services de renseignements » burkinabés, l’ancien président ivoirien Félix Houphouët-Boigny aurait demandé « d’arrêter notre agitation parce qu’il a trouvé une solution plus sûre et moins coûteuse pour renverser Sankara, qui est Blaise Compaoré ». Des zones d’ombre persistent aussi autour des tables d’écoute de l’ancien directeur à la sûreté de l’Etat, le colonel-major Jean-Pierre Palm, condamné à dix ans de prison par les juges. Ce dernier, soupçonné d’avoir aidé des officiers français à détruire, au lendemain du putsch, des enregistrements de la gendarmerie, a toujours nié les faits.

Sur les lieux de l’assassinat de Thomas Sankara, à Ouagadougou, le 6 avril 2022.

« Toute la vérité n’est pas sortie : quel a été le rôle de la France, de la Côte d’Ivoire, du Libéria, de la Libye ? », s’interroge Serge Bayala, le secrétaire permanent du comité international du projet de mémorial Thomas-Sankara, qui dit « ne plus croire » à une extradition de Blaise Compaoré. Selon nos informations, les avocats de la partie civile ont déposé une requête auprès du tribunal militaire pour relancer l’instruction du volet international du dossier.

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Dans la salle d’audience, l’annonce des peines, plus lourdes que les trente ans requis par le parquet, a aussi suscité la colère et la frustration des partisans de l’ancien régime. « Diendéré tenait les rênes du pays, depuis qu’on l’a écarté, notre pays est en crise, nous avons besoin de lui pour venir à bout des terroristes ! », fustige Sidi Mohammed Savadogo, un militant du Congrès pour la démocratie et le progrès, le parti de Compaoré, qui plaide pour une « grâce présidentielle ». Lors du coup d’Etat du 24 janvier au Burkina Faso, plusieurs putschistes et partisans des militaires avaient exigé la libération du général Diendéré, déjà condamné à vingt ans de prison pour une tentative de putsch manqué en 2017.

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Trente-quatre ans après l’assassinat de Thomas Sankara, la fin d’un procès historique au Burkina Faso

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